LE PORTAGE DES ROCHES;

ON Y PASSE, ON Y RESTE

par François Lafortune






____On roule depuis une demi-heure sur des routes rurales, à sept dans l'automobile remplie de provisions. On est vraiment dans le bois. Soudain au détour d'une courbe...une immense structure. En pleine forêt qu'est ce qui nous saute au visage, occupe tout le paysage? Un symbole moderne assis sur un monde sauvage. Cet ouvrage en béton gris, long d'un kilomètre qui porte le lac Kénogami sur son dos. Une masse dominée par un édifice blanc d'allure noble, orné de dizaines de fenêtres. Autant d'yeux qui épient la rivière écoulant son bouillon en aval. C'est le barrage de Portage des Roches. En amont, c'est le calme rassurant sur un lac fait en corridor. C'est l'antichambre du Parc des Laurentides. C'est aussi la perspective de voguer un kilomètre encore pour atteindre la terre promise...le chalet. En fait, le terrain vierge acheté d'une dame Esther Dubuc, où on aurait à construire le "camp" disait-on à l'époque.


LA GLACIATION A OUVERT LE CHEMIN


____Le Portage des Roches, c'est l'extrémité OUEST de l'ancienne paroisse de Laterrière ou Laterrière-Bassin devenu Laterrière tout court en 1983 à la suite d'une fusion avec le village du même nom. C'est aussi lui qui alimente la rivière Chicoutimi. "a, tout le Québec l'a appris en juillet 1996. Les autochtones l'appelaient "ASHINI KUSHNAPAGAN". L'arpenteur Joseph-Laurent Normandin en 1732 traduisit le nom par "PORTAGE des ROCHES". C'était le passage obligé, pour qui avait idée d'atteindre le lac St.-Jean et même les territoires plus au nord. On l'a aussi appelé la "route des fourrures". On devait y faire halte (portager) pour passer de la rivière Chicoutimi au lac Kénogami. C'était le dernier effort à faire avant de gagner sa route en canot sur des eaux plus calmes. Joseph Laurent Normandin effectuait au dix-huitième siècle, le marquage des bassins du lac St.-Jean et de la rivière St.-Maurice. C'est lui qui a ainsi délimité, sous le régime français le "Domaine du Roy". Notre région n'allait s'ouvrir à la colonisation qu'un siècle plus tard. Au passage Normandin y a laissé le nom d'une future municipalité du Lac St.-Jean. L'arpenteur n'empruntait qu'à rebours le grand boulevard tracé par la nature; des millénaires auparavant. C'est en effet par le lac Kénogami que les eaux du lac St.-Jean (beaucoup plus hautes, en ces temps immémoriaux) se sont écoulées vers le fleuve St.-Laurent après la dernière glaciation. C'est dire que ces lieux en ont vu couler de l'eau sous les ponts. Et récemment; par dessus...


DU PÈRE HONORAT À J.É.A. DUBUC


____C'est justement parce que l'eau y coule que les populations se sont installées à Portage des Roches, il y a cent-cinquante ans. Déjà quand le Père Honorat vint fonder la colonie libre (c'est ainsi qu'on l'appelait pour marquer l'affranchissement de l'emprise de Price) de Laterrière, la rivière Chicoutimi était connue, avec à sa source le lac Kénogami. Toute cette eau permettrait de flotter les billes de bois, de nager, de pêcher, d'irriguer les champs, bref d'y travailler ou de s'y amuser. Toute cette activité, dans l'arrière-pays d'une région industrielle en pleine construction. Et parmi ces constructeurs de région, Julien-Édouard-Alfred Dubuc, président de la compagnie de pulpe de Chicoutimi n'allait pas s'en priver. Lui et les siens. Pendant 25 ans, le site de Portage des Roches allait être fréquenté par les Félix Antoine Savard et autres élites de son époque. Pour la suite, les futurs occupants des berges du lac Kénogami se sont dits "Si c'était bon pour Dubuc, ça doit l'être pour nous autres aussi".


BIENTÔT UN SIÈCLE DE VILLÉGIATURE


____En plus du chemin de passage vers le lac St-Jean, le Portage des Roches a vite attiré les amateurs de pêche. Dans le livre "Regards sur Laterrière" publié pour les 150 ans de la municipalité, on apprend qu'un cottage pour villégiateurs était installé dès 1898 sur le lac Kénogami, à la Pointe aux Sables à la tête de la rivière du même nom, dans le canton Jonquière. Le repos au grand air est en vogue. L'hôtel Beemer du Lac St.-Jean attire aussi l'élite internationale en mal d'exotisme...et de ouananiches. Mais déjà plus près de Laterrière, J.É.A. Dubuc avait acheté plusieurs terres et il devait établir en 1904, un camp de vacances privé; Villa Marie qui marquera l'histoire des Dubuc et de Portage des Roches. Baptisé du prénom de l'épouse de J.É.A. Dubuc, Anne-MARIE Palardy (morte à 46 ans en 1928), le domaine était situé en bordure de la baie de Moncouche sur le lac Kénogami. Le livre "Regards sur Laterrière" précise aussi qu'il s'agissait d'un grand chalet fait de bois rond, comprenant une salle commune, un foyer central en pierre des champs, une cuisine et huit chambres à coucher pouvant accueillir une vingtaine de personnes. C'est sans compter les aires de jeux comme le tennis, la chasse, la promenade l'équitation et la pêche avec les équipements que cela implique. J'oubliais la chapelle érigée avec la bénédiction de l'évêque du diocèse, Monseigneur Labrecque (1892-1927) parce Dubuc avait soutenu les oeuvres de l'Église. On y chantait la messe et on tenait la prière du soir, question de remercier le Créateur d'avoir comblé tout ce beau monde d'une si agréable journée.


"MENS SANA IN CORPORE SANO"


____Et advenant que le magnat de la pulpe ait un besoin urgent de communiquer ailleurs qu'avec l'au-delà, on fit installer une ligne téléphonique. On est en 1907, au beau milieu de la forêt. Puis en 1924, après quantité de réceptions pour les financiers, politiciens ecclésiastiques et autres grands personnages de ce monde, le relèvement des eaux du lac Kénogami et la faillite de l'empire Dubuc sonnèrent le glas de Villa-Marie. Pas tout à fait quand même, puisque certaines cartes géographiques persistent dans l'appellation de "baie Villa-Marie" pour désigner la baie de Moncouche. J.É.A. Dubuc lui, devint alors politicien.


LA MARQUE DU BÂTISSEUR EST RESTÉE


____Il n'y a pas qu'une villa, une chapelle et un téléphone que J.É.A. Dubuc allait laisser derrière lui. La propriété des terres du secteur, achetées à Thomas Émond de Laterrière au début du siècle lui permettra d'établir une première écluse, faite de bois en 1905 qui relèvera le niveau du lac Kénogami de 9 pieds. Cette manoeuvre lui assurait un débit contrôlé de la rivière Chicoutimi jusqu'à la pulperie, dans le quartier du bassin à Chicoutimi. Ainsi débuta la gestion du niveau du lac Kénogami. Par la suite, dès 1914, bien avant plusieurs villes du Saguenay-Lac St.-Jean, Portage des Roches était relié par un chemin de fer de 20 kilomètres jusqu'à Chicoutimi. Au hasard des promenades, il est possible, encore aujourd'hui de retrouver des témoins un peu rouillés de cette époque révolue. Le chemin de fer allait cesser ses opérations en 1934. Curieux retour des choses, la compagnie Alcan qui l'avait acquis allait pourtant reconstruire un embranchement du chemin de fer vers sa nouvelle usine "Laterrière" en 1989. Portage des Roches a aussi connu son boom économique. La présence du chemin de fer a grandement contribué à accélérer la construction du second barrage; en béton celui-là. Il fut baptisé barrage "Taschereau" du nom du seizième premier ministre du Québec, Louis-Alexandre Taschereau (1920-1936). Et le grouillement qu'il a provoqué a mis au monde de nombreuses maisons de chambre qu'on appelle aujourd'hui "Gîtes du passant". Plusieurs paysans du secteur arrondissaient leur fin de mois en accueillant des ouvriers affectés au chantier du barrage et par la suite des villégiateurs venus admirer le nouveau plan d'eau plus vaste que jamais auparavant. Mais cet aménagement, en 1924 allait tout de même provoquer l'inondation de St-Cyriac par le relèvement du niveau du lac d'une hauteur de 115 pieds. On dit que Dubuc avait envisagé cette construction lors d'un voyage en Europe en 1912, ayant confié le projet à une firme d'ingénierie de New York. Comme si Portage des Roches n'était relié qu'à des dégâts d'eau, c'est cette année-là, 1912, que Julien-Édouard-Alfred Dubuc a bien failli être victime de l'une des pires catastrophes maritimes de l'histoire. En tournée chez ses clients britanniques, il a été rappelé d'urgence à Londres en avril 1912 pour de nouvelles discussions importantes. J.É.A. Dubuc se trouvait alors à Portsmouth, prêt à embarquer sur le TITANIC. L'histoire d'une région et d'une industrie en aurait été, à tout jamais bouleversée. C'est finalement en 1947 que l'industriel devenu politicien rendit l'âme dans son domaine reconstruit de style américain cette fois, mais toujours à Portage des Roches.


L'INDUSTRIE PASSE, LA VILLÉGIATURE DEMEURE


____Avec l'ouverture du boulevard Talbot, au début des années cinquante, l'accès aux lieux de villégiature s'en fut d'autant facilité. Portage des Roches n'a pas fait exception. Une multitude de chalets se sont construits sur la rivière Chicoutimi jusqu'au barrage. Pourtant jusqu'aux années soixante-dix, bien peu de constructions étaient entreprises près du lac Kénogami. Le Portage n'avait pour seuls résidents qu'une poignée de plaisanciers estivaux et...le domaine de Dubuc occupant toujours la baie Villa-Marie. On y a tour à tour vu s'implanter l'élevage de renards, de moutons et même de visons. Encore récemment on pouvait entendre bêler, en prenant sa marche sur le barrage. Quant aux renards ils sont plus rares. Pour ce qui est des visons, il était encore possible ces dernières années d'en rencontrer un spécimen en fugue sur les chemins de chalet. Aujourd'hui, ce sont les activités extérieures qui prennent le dessus sur toute autre industrie. Une base plein air estivale a été aménagée sur le lac par la municipalité de Laterrière et depuis 30 ans qu'on ne flotte plus de bois, le bassin d'eau est partagé par une multitude de plaisanciers venus à Portage des Roches par bateau, autant de Larouche, de Jonquière que de Lac Kénogami. En cela, ils ne font que porter le même jugement sur ce site que J.É.A. Dubuc a eu, un siècle auparavant.


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